S'émerveiller, ou comment retrouver son regard d'enfant
Il y a quelque chose dans l'émerveillement qui fait momentanément disparaître la préoccupation du temps.
Pendant quelques instants, nos pensées ralentissent et nous avons cette sensation d'être pleinement présents à ce qui est là. Comme si la vie nous invitait à sortir du pilote automatique pour revenir à quelque chose de plus essentiel.
Avec les années, je me demande si l'émerveillement n'est pas tant un état exceptionnel qu'un état dont nous avons simplement oublié le chemin. Un état d'accueil qui existe déjà en nous. Un état primordial, à partir duquel nous pouvons rencontrer l'autre, la nature ou les surprises de la vie avec ouverture et curiosité.
Il y a quelque chose de révélateur dans l'origine du mot. Émerveiller vient du latin mirabilia — les choses admirables, celles qui méritent qu'on s'arrête. Mais il y a aussi ce que la langue a glissé à l'intérieur, subtilement : la «mer», et «veiller». Comme si le mot lui-même nous indiquait quelque chose : s'émerveiller, ce serait diriger notre attention — notre veille — vers ce qui est vaste, vers ce qui nous dépasse et nous contient à la fois.
Grands yeux ouverts
Depuis le début de l'année, j'ai la chance d'observer cet état d’émerveillement à travers les yeux de mon petit filleul. Le voir découvrir le monde m'émerveille. Regarder un chat ou ses parents avec de grands yeux ouverts, attentifs et curieux. Toucher une nouvelle texture du bout des doigts. Entendre un nouveau son de sa bouche pour la première fois et être surpris. Découvrir qu'il peut attraper ses pieds avec ses mains ou se retourner seul sur le ventre. Chaque découverte semble être un événement en soi. Tout semble nouveau, tout semble digne d'attention, tout est occasion de célébrer.
Et peut-être que l'émerveillement habite justement cet espace : celui où rien n'est encore figé, où quelque chose est toujours en train d'éclore. Pas seulement l'absence de certitude — mais la présence de ce qui arrive, de ce qui surprend, de ce qui vient changer doucement le cours des choses. Comme lorsqu’on est en voyage et découvre de nouveaux paysages, ou bien lors du début d'une relation, une amitié qui prend forme — ces moments où l'autre est encore mystère, où chaque rencontre réserve quelque chose de nouveau.
Les saisons ont cette même grâce. Elles reviennent, et pourtant elles ne sont jamais tout à fait les mêmes. Le premier rouge dans les feuilles d'automne. La lumière qui change en octobre. La neige qui efface tout et rend le monde silencieux. Et puis le printemps — ce retour qui semble n'être jamais garanti, et qui pourtant arrive. Les fleurs, les oiseaux, les couleurs qui reviennent nous rappeler que la vie se renouvelle toujours, que rien n'est vraiment terminé.
C'est lorsqu'on commence à prendre les choses pour acquises qu'elles perdent de leur beauté en apparence — parce que nos yeux ne se souviennent plus de comment regarder. Les saisons, elles, n'oublient pas. Elles reviennent nous montrer le chemin.
La biologiste Rachel Carson, dans son livre The Sense of Wonder, écrivait qu'elle souhaitait offrir à chaque enfant « le sens de l'émerveillement ». Selon elle, pour qu'un enfant garde vivant ce sens inné, il a besoin de la compagnie d'au moins un adulte capable de le partager avec lui. Ce rôle de présence bienveillante, je le reconnais aussi dans la pratique de l'art-thérapie. L'art-thérapeute n'est pas là pour montrer ou démontrer, mais pour accompagner — pour créer un espace où quelque chose peut émerger, être vu, être accueilli.
Dans mon nouveau rôle de marraine, j'espère un jour être à la hauteur de cette invitation. Pour le moment, je me sens davantage étudiante que celle qui enseigne. Il est, sans le savoir, l'un de mes plus grands maîtres — celui qui me rappelle comment regarder, comment écouter, comment aimer, comment m'arrêter, comment être surprise et comment recevoir l’amour. Le simple fait d'être en sa présence est souvent plus puissant qu'une méditation de 30 minutes. Plus rien n'existe que le moment présent. J'ai souvent les yeux pleins d'eau en le regardant — son regard est d'une pureté désarmante, sans le poids des histoires qu'on accumule avec le temps.
Et si un jour il oublie ce chemin — comme nous l'avons tous oublié un peu — je me ferai une joie de le lui rappeler. Mais pour l'instant, c'est lui qui montre la voie.
Créer les conditions
Mon âme a soif de liens qui goûtent vrai, qui ressemblent à cette clarté-là. Et je sais que ça commence par moi — pas dans l'attente que ce que j'observe change, mais dans le choix de regarder autrement. Nous avons tous cette capacité.
L'émerveillement partage quelque chose d'essentiel avec l'inspiration créatrice et avec ce que le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi appelait le flow — cet état d'absorption profonde où l'ego s'efface, où l'action et la conscience ne font plus qu'un. Dans ces trois états, quelque chose de similaire se produit : le moi ordinaire se met en retrait et une qualité d'attention différente devient possible. La préoccupation du temps s'estompe. Nous cessons momentanément de mesurer, de prévoir ou de nous presser. Nous sommes simplement là, pleinement engagés dans l'expérience qui se déploie.
Ces états ne se convoquent pas par la force. On peut seulement se rendre disponible — préparer l'espace plutôt que forcer l'arrivée.
C'est pourquoi les arts me semblent si précieux — dessin, peinture, écriture, musique, danse. Ils nous invitent à ralentir suffisamment pour vraiment voir, vraiment sentir. À observer ce qu'on ne remarque plus. À écouter ce qui cherche à émerger. À se laisser surprendre par ce que nos mains font avant que notre tête comprenne. L'art ne garantit pas l'émerveillement, mais il crée souvent l'espace où il peut apparaître — comme on ouvre une fenêtre sans savoir exactement quelle lumière entrera.
Avant de dessiner, de peindre, d'écrire ou de composer, il faut d'abord cette disponibilité. Et parfois, lorsqu'on s'y attend le moins, quelque chose se présente : une image, une phrase, une mélodie. Les artistes de toutes les époques ont tenté de nommer ce mystère — inspiration, intuition, muse, grâce. Peu importe le mot, l'expérience est souvent la même : quelque chose semble passer à travers nous plutôt que venir entièrement de nous.
On ne peut pas exiger l'émerveillement, mais on peut créer les conditions favorables à sa venue. Les recherches le confirment : marcher lentement dans la nature en portant attention à ce qui est plus grand que soi, s'exposer à l'art ou à la musique en se laissant toucher plutôt qu'en analysant, s'arrêter sur les petites choses et les accueillir avec gratitude — autant de pratiques simples qui gardent vivante notre capacité à être touchés.
Mais même avec les meilleures conditions, il reste toujours une part de mystère… Il peut surgir par surprise, comme un arc-en-ciel qu'on n'attendait pas. Ou s'installer doucement, comme la première neige — on sait qu'elle viendra, mais jamais exactement quand.
L’émerveillement radical
Les recherches du psychologue Dacher Keltner, spécialiste de l’émerveillement, montrent que ces moments ont des effets bien réels sur nous : réduction du stress et de la rumination mentale, ouverture aux autres, humilité, sentiment de connexion et de bien-être général. Selon lui, l'émerveillement constituerait même un besoin humain fondamental — peut-être parce que, dans ces moments-là, nous cessons momentanément d'être le centre de notre univers. Nous nous sentons reliés à quelque chose de plus vaste que nous-mêmes.
Le philosophe Abraham Joshua Heschel parlait de la nécessité de vivre dans un « émerveillement radical », une expression que je trouve particulièrement belle. Elle évoque moins une émotion passagère qu'une manière d'habiter le monde : une disposition intérieure qui nous garde sensibles à la beauté, au mystère et à la vie qui se déploie autour de nous.
Résister par la beauté
Les années défilent, parfois si vite que nous perdons le fil… Le fil de nos élans, le fil de notre présence, le fil de ce qui donne du sens à notre vie. Mais peut-être que l'émerveillement est justement l'un de ces fils invisibles qui nous ramènent à nous-mêmes, un fil qui relie l'enfant que nous avons été à l'adulte que nous sommes devenus.
Car au-delà des coups de dés, des détours et des imprévus de la destinée, je crois que nous sommes nés pour être touchés par la beauté du monde. Nés pour ralentir, pour aimer, pour créer et, surtout, pour nous émerveiller.
Personnellement, je suis la meilleure version de moi-même quand je me laisse un peu de côté — et que j'accueille un peu plus du monde qui m'entoure.
Nous traversons une drôle d'époque. Il y a beaucoup de raisons de ne pas s'émerveiller — le poids de ce qui va mal dans le monde, le stress, la surcharge, l’incertitude. Mais je crois que c'est précisément pour ça que cette capacité est si précieuse. Peut-être même urgente? Non pas comme du positivisme aveugle, mais comme une intention claire d’agrandir notre pupille pour laisser entrer la lumière. Muscler notre regard, c'est un acte de résistance douce! C’est aussi le plus beau cadeau qu’on peut faire aux enfants qui nous entourent en ce moment.
Non pas comme une forme de positivisme aveugle, mais comme une décision intérieure : celle d'élargir notre regard pour laisser entrer davantage de lumière. Apprendre à voir est une pratique. Muscler notre capacité d'émerveillement est un acte de résistance douce. Une façon de résister par la beauté.
C'est aussi, peut-être, l'un des plus beaux cadeaux que nous puissions offrir aux enfants qui grandissent à nos côtés.
Alors, et si on essayait ensemble ? Se tasser un peu — laisser glisser le voile, la cataracte de nos habitudes, de nos certitudes et du négatif qui s'est déposé sur notre regard d'enfant. Ouvrir les yeux. Laisser entrer la beauté où elle se trouve encore. Peut-être qu’au fond elle n'attend que notre regard pour se révéler…
Cyndie Bussière
Art-thérapeute à Drummondville & en ligne
Spécialisée en éco-art-thérapie et en accompagnement des passages de vie à travers les arts expressifs Découvrir mes accompagnements