Savourer nos récoltes
« Lorsque vous mangez une mandarine, mangez la mandarine. »
— Thích Nhất Hạnh
Savourer nos récoltes
Lors d’un cercle de femmes sous le thème de la Pleine Lune des Fraises à la fin juin, j'ai invité les participantes à terminer notre rencontre en dégustant une fraise, en la reliant symboliquement à une récolte dans leur propre vie.
Avant de la manger, je leur ai demandé d'attendre un peu. Une invitation inspirée des enseignements de Thích Nhất Hạnh sur la pleine conscience.
Prendre le temps de l'observer. Remarquer chacune de ses petites graines, les nuances de son rouge, son parfum, sa forme, son poids. La tenir délicatement entre les doigts. Puis, seulement ensuite, la goûter lentement, avec curiosité, comme si c'était la toute première fois.
Un phénomène m'a particulièrement touchée : j'ai pu observer comment, au départ, le réflexe de la manger immédiatement était naturel pour plusieurs. Je me suis reconnue dans cet élan si humain. Lorsque le fruit est enfin mûr et entre nos mains, quelque chose en nous a spontanément envie d'y goûter.
Et pourtant… en prenant simplement quelques instants pour regarder cette fraise, la sentir et l'accueillir, quelque chose changeait. Le désir de la goûter devenait plus grand encore — mais ce n'était plus tout à fait le même désir. Il n'était plus une pulsion à assouvir, mais une présence à savourer.
J'aime aller à la racine des choses, comme à la racine des mots. Je trouve qu'ils recèlent souvent des couches de sens oubliées. Le mot « savourer » est lié à la saveur, mais aussi au latin sapere, qui signifie à la fois « avoir du goût » et « être sage ». Comme si la langue avait gardé en mémoire qu'il existe une forme de sagesse dans l'acte même de savourer. Une sagesse qui s'apprend peut-être simplement en prêtant une attention plus profonde à ce que nous vivons.
Savourer, c'est peut-être cela : ralentir suffisamment pour laisser une expérience nous imprégner totalement. Lui donner le temps de révéler toute sa richesse. Saint-Exupéry le disait à sa façon : c'est le temps que l'on consacre à une chose, l'attention qu'on lui porte, qui la rend précieuse entre toutes.
Je me suis alors demandé si nous ne nous précipitions pas, parfois, de la même façon face à nos propres récoltes — pressés de passer à la suite plutôt que de nous y attarder. Prenons-nous vraiment le temps d'honorer le chemin parcouru pour nous rendre là où nous sommes?
Et derrière cette question, il y en a peut-être une autre, plus vaste encore : comment avons-nous appris à nous célébrer, socialement, sans tomber dans l'ego?
Le mot « célébrer » vient du latin celebrare, qui signifiait d'abord « fréquenter en grand nombre », puis « honorer publiquement ». À son origine, célébrer porte déjà l'idée d'un geste tourné vers les autres. Célébrer n'est donc pas seulement un acte que l'on pose pour soi : c'est un acte de reliance, un mouvement qui nous relie les uns aux autres.
C'est peut-être là que nous nous sommes un peu égarés : en confondant « se célébrer » avec se mettre en avant, alors que célébrer, au fond, consiste simplement à reconnaître à voix haute ce qui mérite de l'être et à inviter les autres à le voir avec nous.
On nous apprend souvent la modestie avant de nous apprendre la fierté. À minimiser nos réussites, à les attribuer à la chance plutôt qu'au travail, à changer de sujet dès qu'on nous complimente. Comme si prendre pleinement la place de notre propre récolte, ne serait-ce qu'un instant, risquait de déranger… ou d'aller à l'encontre de cette retenue qu'on nous a appris à considérer comme une vertu.
Alors, on finit par chuchoter notre bonheur quand il passe, par peur d'être « trop » — jusqu'à ce que notre feu de joie ne soit plus qu'une flamme timide, qui perd peu à peu sa capacité à réchauffer. Non seulement les autres... mais nous-mêmes aussi.
Peut-être que la vraie célébration consiste à habiter pleinement l'espace de notre joie? À accueillir le fruit de ce qui a été semé, sans le diminuer par pudeur... ni le rendre plus grand qu'il ne l'est. À reconnaître nos récoltes avec gratitude, tout en élargissant notre regard — pour que nos propres récoltes n'occupent jamais toute la place, et que celles des autres puissent y trouver la leur aussi.
Récolter
Nous passons tellement de temps à semer, à prendre soin de nos rêves. Nous traversons les saisons, les doutes, les tempêtes, les froids, les chaleurs. Nous cultivons avec patience et constance, parfois même avec foi.
Puis, lorsque la récolte arrive enfin, nous la cueillons presque à la hâte, déjà tournés vers ce qui viendra ensuite. Comme si nous oubliions tout ce qu'il a fallu pour qu'elle existe. Pourtant, n'est-ce pas ce moment que nous attendions depuis si longtemps?
La récolte est souvent étonnamment brève. Deux secondes à peine pour cueillir une fraise. Deux bouchées pour la savourer. Quelques secondes à franchir une ligne d'arrivée après des mois d'entraînement. Les premiers instants au sommet d'une montagne après des heures d'ascension. Le moment où l'on reçoit enfin un diplôme qui représente des années d'études. Ou ces soirées d'été attendues tout l'hiver, et qui semblent déjà filer entre nos doigts alors même qu'elles commencent. La récolte est courte... mais dense en essence. Elle porte en elle une éternité!
Ces instants sont remplis de sens : ils relient tout ce qui les a précédés à tout ce qui pourra ensuite émerger. Ils rendent hommage à tout ce qu'il aura fallu pour y arriver, tout en ouvrant déjà une porte vers la suite. C'est à nous d'étirer ce moment... pour en savourer toute la richesse.
Savourer
Un peu comme cet état de flow dont je parlais dans mon article sur l'émerveillement — ce moment où l'on est absorbé dans l'instant, et où le temps semble cesser d'exister — les chercheurs en psychologie positive parlent aussi du savoring, cette capacité à savourer consciemment une expérience agréable. Dans leur livre Savoring: A New Model of Positive Experience, Fred Bryant et Joseph Veroff montrent que lorsque nous accueillons pleinement un moment positif, nous cultivons davantage de gratitude et de bien-être, et permettons à cette expérience de laisser une empreinte plus profonde en nous. Comme si on se laissait imbiber de cette joie, telle une éponge.
Dans ce siècle de rapidité, j'ai l'impression qu'on se coupe parfois d'une bonne partie de nos expériences — qu'on les vit en surface, sans vraiment y être. Comme si on avalait un repas sans jamais vraiment le goûter : on se nourrit, mais l'esprit est ailleurs. Ce qui manque, c'est la conscience qu'on aurait pu y mettre. Et je pense que nos récoltes intérieures méritent cette même qualité de présence et de conscience.
Dans l'esprit de Thích Nhất Hạnh, j'ai envie qu'on se souvienne qu'en goûtant une fraise, on ne goûte pas qu'un fruit. Nous goûtons tout ce qui l'a rendue possible : les rayons du soleil qui l'ont réchauffée, la pluie qui l'a nourrie, la richesse de la terre, les insectes qui ont participé à sa floraison, la patience du jardinier. Tout un monde est contenu dans ce simple fruit!
Et puis il y a ces petites graines. Si discrètes, et pourtant porteuses d'un potentiel immense. Chacune contient la possibilité d'un nouveau plant, de nouvelles fleurs, peut-être même d'un champ tout entier. J'aime cette image poétique : qu'en savourant une seule fraise, nous goûtons aussi à la possibilité d'un champ tout entier. « touttt est dans touttt », comme dirait Raôul Duguay!
Voir au-delà de notre vision limitée des choses.
S'ouvrir à une dimension qui dépasse l'expérience présente, et qui inclut ce qui était... et ce qui sera.
C'est d'ailleurs une sagesse portée par certaines traditions autochtones, dont le principe des sept générations : honorer celles et ceux qui nous ont précédés, en pensant aussi aux sept générations qui suivront. Élargir notre conscience... plus loin que le bout de notre nez!
Nos récoltes ne sont peut-être jamais uniquement des aboutissements. Elles sont, en quelque sorte, de puissants portails vers de nouveaux commencements.
J'ai envie qu'on se souvienne qu'en savourant nos récoltes intérieures, on ne goûte pas seulement le résultat, mais tout le processus qui l'a rendu possible. Le courage que ça a demandé. Les peurs franchies. Les périodes d'épuisement ou de pleine noirceur, où plus rien n'était clair, où l'on se sentait en perte de repères — ces moments où il ne restait que la foi inébranlable que la vie poussait dans le bon sens, vers la lumière, car c'est ce qu'elle sait faire d'instinct. Les choix qu'il a fallu faire. Les sacrifices, parfois. Les deuils. Les joies. Les gens qui ont été là au bon moment, avec une main tendue, avec une parole qui réveille, encourage, nous reflète nos propres forces, ou qui réchauffe le cœur.
Les chemins qui mènent vers nos rêves ne sont pas tous parfaits, loin de là. Et peut-être qu'un chemin parfait, au fond, n'aurait jamais rien fait fleurir dans nos vies…
La parabole de la floraison
Il y a quelques mois, une amie qui m'est chère m'a partagé la parabole de la floraison. Certaines histoires passent simplement dans nos vies; d'autres y trouvent un écho et viennent prendre racine en nous. Celle-ci en fait partie.
Je l'ai d'ailleurs racontée à mon tour lors de ce cercle de femmes, parce qu'elle met des mots sur une vérité que j'ai souvent observée.
Elle raconte l'histoire d'un fermier qui demanda un jour au Jardinier du monde une année parfaite pour ses récoltes : sans gel tardif, sans pluie excessive, seulement des jours clairs, une chaleur mesurée et une eau bien dosée. Sa demande fut exaucée.
« Mais lorsque vint le temps de la moisson, un silence inquiétant traversa les champs. Les épis étaient beaux, les tiges solides — et pourtant elles étaient vides. Pas un grain. Pas une seule semence.
Il n'y avait eu ni vent pour fortifier les tiges, ni orage pour enfoncer les racines, ni froid pour ralentir, ni chaleur excessive pour éprouver leur résistance. Sans tout cela, la plante n'avait jamais appris à devenir forte. Elle avait grandi... mais elle n'avait jamais vraiment fleuri. »
Cette parabole me rappelle que nos plus belles récoltes ne naissent pas malgré les tempêtes, mais bien souvent grâce à elles.
Peut-être que la récolte est justement le moment où l'on peut revenir sur le chemin parcouru. Avec un peu plus de distance, regarder derrière soi et reconnaître tout ce qu'il aura fallu traverser pour arriver jusqu'ici.
Sans que cela n'efface ce que ces passages nous auront coûté. Sans qu'on ait à leur trouver un sens à tout prix, ni à transformer chaque douleur en leçon pour qu'elle devienne acceptable.
Mais lorsque le temps a fait son œuvre, il devient parfois possible d'apercevoir ce que ces saisons plus rudes ont discrètement façonné en nous : une force, une souplesse, une confiance ou une résilience que les journées les plus douces, à elles seules, n'auraient peut-être jamais fait éclore.
Les tempêtes ressemblent parfois à des détours déguisés. Avec le recul, elles se révèlent être les chemins les plus directs vers nos prochaines récoltes — souvent plus abondantes que tout ce que nous avions imaginé.
La générosité du vivant
Ce qui me touche aussi dans la récolte, c'est sa profonde générosité. Une fraise ne garde pas ses graines pour elle. Un pommier ne mange pas ses pommes. Une fleur offre son pollen. Le vivant participe toujours à quelque chose de plus grand que lui-même.
Nos propres récoltes nous invitent, elles aussi, à ce mouvement : nous pouvons les accueillir avec gratitude, mais aussi nous demander ce qu'elles nous permettent désormais d'offrir au monde.
Et d'un autre côté, il est tout aussi important de nous questionner sur notre capacité à recevoir. Pouvons-nous, nous aussi, ouvrir les bras aux offrandes des autres avec cette même conscience, cette même gratitude? Recevoir le fruit qui a déjà traversé tant de saisons avant d'arriver jusqu'à nous, en honorant le chemin qu'il a parcouru.
J'ai envie qu'on s'exerce à élargir cet espace dans nos relations : celui où l'on accueille pleinement la joie d'une autre personne, sa réussite, sans comparaison. Et celui, tout aussi exigeant, où l'on reçoit, en retour, la reconnaissance qu'on nous offre — même lorsque cela demeure, au départ, profondément inconfortable.
En art-thérapie et en éco-art-thérapie, j'aime cette idée de rencontre et de réciprocité. Nous ne créons pas seulement avec la nature ou les matériaux ; nous entrons en relation avec eux. Une relation où l'on observe, mais où l'on accepte aussi d'être touché, transformé, enseigné.
Lorsque nous prenons le temps de ralentir suffisamment, ce n'est plus seulement nous qui regardons la fraise ou notre création. Elles commencent aussi à nous parler. Nous leur offrons notre attention. Elles nous racontent ce qu'elles savent du vivant : le temps nécessaire à toute croissance, la beauté de ce qui mûrit sans être forcé, le miracle discret d'une création qui se manifeste, jour après jour.
Il y a une grande différence entre consommer une expérience et l'habiter pleinement. Entre vouloir créer quelque chose de « beau » et aller à la rencontre de soi à travers un processus créatif. Entre manger une fraise pour satisfaire une envie ou bien se laisser toucher par elle.
C'est alors que la fraise cesse d'être un simple fruit pour devenir une récolte : la partie visible d'un immense travail souterrain, de tout ce qu'il aura fallu pour qu'elle se retrouve, un jour, dans le creux de nos mains.
Si nous la voyons simplement comme quelque chose à consommer, nous passons à côté de toute son histoire. De tout ce qu'elle porte déjà en elle. Peut-être que savourer, au fond, consiste à reconnaître l'histoire que porte toute chose…
Il en va peut-être de même pour nos créations… et pour nos propres récoltes. Elles aussi sont la partie visible d'un chemin intérieur que l'on oublie parfois de regarder. Elles portent une histoire que l'on ne voit pas au premier regard.
En prenant le temps de les rencontrer, ce ne sont plus seulement leurs formes que nous contemplons, mais tout le chemin qu'elles révèlent en nous. Les émotions traversées, les doutes, les élans, les hésitations, les apprentissages, les transformations silencieuses qui nous ont conduits jusqu'ici.
Nos récoltes ne demandent-elles pas, elles aussi, à être rencontrées ainsi?
Les accueillons-nous vraiment ou passons-nous déjà à la prochaine chose à accomplir, sans avoir pleinement goûté celle qui vient enfin d'arriver à maturité?
Lorsque vient enfin le temps de récolter, peut-être que le plus beau cadeau que nous puissions nous faire est de ne pas passer trop vite à la suite.
De nous arrêter. De contempler.
De remercier. De savourer.
Je nous souhaite d'honorer pleinement la récolte qui est déjà entre nos mains.
De prendre conscience qu'elle est à la fois le fruit d'hier et la semence de demain.
Car récolter ne suffit pas. Il faut laisser cette récolte descendre en nous, la digérer, la laisser se déposer, se transformer — jusqu'à ce qu'elle cesse d'être un simple événement extérieur pour devenir une part de ce que nous sommes.
Car comme l’écrivait Rainer Maria Rilke :
« La joie la plus visible ne peut se révéler à nous que lorsque nous l'avons transformée, intérieurement. »
Cyndie Bussière
Art-thérapeute à Drummondville & en ligne
Spécialisée en éco-art-thérapie et en accompagnement des passages de vie à travers les arts expressifs Découvrir mes accompagnements